La Cible Invisible

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Trois jeunes rônins faisaient un bout de  chemin ensemble. Ils s’étaient associés pour traverser les monts Okuchichibu afin de rejoindre la plaine du Kanto. En ces temps incertains et en ces montagnes infestées de bandits, il valait mieux unir ses forces pour parer à toute éventualité.

Les trois jeunes samouraïs sans maître faisaient leur musha shugyô, leur quête de guerriers errants. Ils allaient se perfectionner d’école en école, multipliaient les duels, parfois mortels, dans l’espoir de se forger une réputation qui leur permettrait d’entrer au service d’un daimyo ou d’ouvrir leur propre dojo. Chacun des trois rônins avait sa spécialité : le sabre la lance et l’arc.

Alors qu’ils cheminaient vers le col de Jûmonji, ils se perdirent dans un océan de brume. Le soir venu, épuisés ils trouvèrent refuge dans un vieux temple en ruine. Au cœur de la nuit, un des samouraïs réveilla ses compagnons. Une espèce de ricanement à vous glacer le sang se faisait entendre. Les légendes japonaises regorgent de yôkai qui hantent les lieux déserts : fantômes, démons, ogresses des montagnes, femmes renardes, … la liste est innombrable.

La lune était pleine mais le brouillard si épais qu’il était impossible de discerner quoique se soit, encore moins d’aller voir. Deux des guerriers n’en menaient pas large. L’écran de brume où la lanterne de la lune projetait les ombres chinoises des feuillages créait un décor fantasmagorique. Leur imagination débridée leur donnait des visions cauchemardesques de têtes volantes, de bras démesurés, de spectres phosphorescents, …Ils s’étaient emparé de leurs armes et gesticulaient au risque de se blesser eux-mêmes. Ces rudes guerriers en proie à la peur superstitieuse suscitée par des croyances ancestrales implantées en eux depuis l’enfance étaient gagnés par la panique. Malgré leurs armes brandies et leurs cris, le sinistre rire ne cessait de retentir, démultiplié par l’écho de la vallée. Ils supplièrent leur compagnon de se servir de son arc, arguant qu’il était utilisé dans les rituels shintos pour chasser les mauvais esprits, à l’image d’Amaterasu, la déesse du soleil qui disperse les ténèbres avec ses flèches solaires.

Excédé par leur hystérie, l’archer leur ordonna de se calmer et, dans un état de demi sommeil, banda son arc. Il tira au juger en direction du ricanement. Une flèche fit taire le rire démoniaque. L’exorcisme de l’arc avait réussi.

Au petit matin les derniers lambeaux de brume furent dissout par les premiers rayons du soleil. Les trois rônins entreprirent d’aller voir où s’était planté la flèche. Peut-être la trouveraient-ils dans la dépouille d’un kitsune, un esprit renard ?… Quelle ne fut pas leur surprise de la voir fichée dans deux bambous ! En frottant l’un contre l’autre au gré du vent, ils émettaient leur rire monstrueux. La flèche les avait figés au point exact de leur jonction, leur clouant le bec ! Le tireur avait fait mouche à plus de cinquante pas, dans un brouillard impénétrable, ne se repérant qu’à l’oreille. C’était un véritable exploit !

Les compagnons de l’archer le félicitèrent :

-Tu es un maître de l’arc ! Tu vas pouvoir ouvrir ton école¨

-Tu détiens le secret du grand Tir, dont parlent certains sensei !

En retirant sa flèche, il répondit :

- Arrêtez, j’ai eu de la chance, voilà tout ! et je vais vous le prouver.

De retour au vieux temple, l’archer tira les yeux ouverts en direction des bambous qui dansaient dans le vent, ce n’est qu’à la cinquième flèche qu’il réussit à les immobiliser. Puis il essaya les yeux fermés. Il vida son carquois sans y parvenir. Cela ne fit que confirmer sa sensation de la nuit. Dans l’état second où il avait tiré, son esprit était libre de toute intention mentale, en harmonie avec l’univers. Ainsi, il avait permis au bambou de la flèche de s’unir à ceux du bosquet. Le coup était parti avec l’innocence de la feuille rouge de l’érable qui se détache comme un fruit mûr à l’automne.

De retour au vieux temple, l’archer tira les yeux ouverts en direction des bambous qui dansaient dans le vent, ce n’est qu’à la cinquième flèche qu’il réussit à les immobiliser. Puis il essaya les yeux fermés. Il vida son carquois sans y parvenir. Cela ne fit que confirmer sa sensation de la nuit. Dans l’état second où il avait tiré, son esprit était libre de toute intention mentale, en harmonie avec l’univers. Ainsi, il avait permis au bambou de la flèche de s’unir à ceux du bosquet. Le coup était parti avec l’innocence de la feuille rouge de l’érable qui se détache comme un fruit mûr à l’automne.

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